N° 26 : SEMAINE DU MERCREDI 28 JUIN



P A G A N I S M E S

LA REACTION PAÏENNE. PIERRE DE LABRIOLLE.

ETUDE SUR LA POLEMIQUE ANTICHRETIENNE DU 1° AU VI° SIECLE.

Juin 2005. Editions du Cerf.

Etrange nous étions-nous dit que le Cerf, ô combien proche des obédiences catholiques, se soit lancé dans la réédition de ce célèbre ouvrage absent des devantures de nos librairies depuis plus d’un demi-siècle. Il est vrai que la crise du livre et du lectorat incite les maisons d’édition à faire feu de tout bois ( de croix ) et à sortir n’importe quel ouvrage susceptible d’accrocher un public quelconque. Rassurons-nous la divine providence n’a pas permis que sous prétexte d’équilibrer les comptes le Cerf ait entendu une fois de plus le coq chanter à sa porte.

Cette Réaction Païenne de Pierre de Labriolle n’est pas très vive. Ne comptons guère sur elle pour ranimer la flamme sacrée des vestales. Pierre de Labriolle parle de l’intérieur de son camp. Celui de l’Eglise. Ce qui ne l’empêche point de faire preuve d’une certaine objectivité dans ses expositions. A la limite il aurait mieux valu pour sa renommée de chercheur qu’il ait été beaucoup plus partial, qu’il ait transformé les païens en grands méchants satans et les pieuses brebis de l’Eglise en innocentes colombes spirituelles. On lui aurait reproché son parti-pris ce qui eut été un moindre défaut comparé à sa cécité dialectique.

Pour Pierre de Labriolle, la cause est entendue. Les chrétiens ont gagné. Certes ils ont parfois mal agi et n’ont pas toujours été d’une scrupuleuse honnêteté intellectuelle. Ils ont même fomenté quelques coups bas mais les faits sont là, indiscutables. De toutes les manières les païens ont commis bien pire : qui ne se souvient des odieuses et meurtrières persécutions de Domitien, de Dèce et de Dioclétien ? Le sang de nos martyrs absout tous nos péchés. Point à la ligne.

Le concept de renaissance païenne n’entre pas dans les catégories mentales de Pierre de Labriolle. Ces animaux antéchristiques sont classés parmi les espèces disparues. Corps et biens. Ames et maux. Entre nous soit dit plutôt dans la colonne des profits que dans celle des pertes. La Réaction Païenne est paru en 1934, l’Europe traverse alors une de ses époques les plus tumultueuses, dans pratiquement tous les pays qui la composent la question païenne remonte à la surface. Pour une fois le miracle de la résurrection n’est pas chrétien ! Il y a là de quoi s’interroger pour un historien. Si la contribution de Pierre de Labriolle à ces grandes conflagrations se résume à ce rappel des racines chrétiennes de l’Europe nous ne pouvons nous empêcher de penser que nous sommes en présence d’une prospection à bien courte vue. Nous avons l’impression que Pierre de Labriolle bétonne nos fondations pour mieux empêcher tout redéploiement impérieux futur. Le vingt-et-unième siècle sera catholique ou ne sera pas, tel serait l’ultime message labriollien adressé aux futures générations.

Mais Pierre de Labriolle s’il croit à l’incarnation du Christ en la chair meurtrie du monde a une vision des plus séraphiques de la lutte des idées. Celles-ci se débattent dans le bocal clos des boîtes crâniennes. Monsieur l’Intellectuel ne sort pas de ses livres et encore moins de sa maison. L’opposition paganisme / christianisme aurait été une simple joute d’écrivains des deux bords s’amusant à se lancer arguments et contre-arguments à la figure.

Nous ne boudons pas notre plaisir. Revisiter Celse, Porphyre et Proclus nous agrée mais confiner l’action païenne à l’étude de ses penseurs émérites nous semble très réducteur. Cette façon de procéder dilue la mise en évidence des enjeux qui structurèrent cette lutte. Ce qui se joue ce n’est ni plus ni moins que la survie de l’Empire. Pierre de Labriolle remarque bien que si l’un des griefs des plus importants de Celse à l’égard des chrétiens consiste en leur renonciation partisane à la vie publique, ce reproche essentiel disparaît des diatribes païennes dès les premiers écrits de Plotin. Mais il ne tire aucune conclusion de ce phénomène se contentant de déclarer que ce sont les milieux néo-platoniciens qui à partir de Plotin et jusqu’à la fermeture de l’école d’Athènes par Justinien en 629 assureront la résistance contre l’hégémonie montante du christianisme.

Ce néo-platonisme est déconcertant. Non pas en sa généalogie philosophique elle-même. De Platon à Plotin la filiation est évidente. Plotin a en quelque sorte occidentalisé la pensée de Platon en la débarrassant de ses teintures orientales. Les emprunts égyptiens par lesquels Platon dénatura le vieux fond sophistique de l’antique Grèce, que nous nommons aujourd’hui présocratique, Plotin les ignore mais les remplace par une interprétation toute stoïcienne du concept de logos, non plus entrevu en tant que dynamis aristotélicienne du devenir démocritéen mais en tant que l’image de l’unicité monothéique initialisatrice. Ce coup de force de Plotin nous permet de comprendre pourquoi le christianisme s’est si rapidement installé en Grèce. N’oublions pas que les Evangiles furent écrites en langue grecque et que beaucoup d’entre elles, tant parmi les apocryphes que les canoniques, portent les traces du savoir grec. N’insistons pas sur la tarte à la crème logosique du cuisinier Jean.

L’autre interprétation de l’œuvre platonicienne qui prévalut chez les esprits plus profondément païens reste marquée par le vieux fond d’incrédulité protagorienne de la sagesse grécisante originelle. L’on ne s’attarde guère dans le monde des idées éternelles que l’on déclare au plus vite intangibles que pour mieux s’en défaire. Mais on ne les oublie pas : on se sert même de leur précieuse êtralité pour développer une pragmatique des plus questionnantes sur le monde grossier et illusoire qui nous entoure. En d’autres termes l’on déploie une stratégie ô combien critique de scepticisme généralisé quant aux idées reçues et aux comportements humains : croyances religieuses, coutumes sociétales, exercice du pouvoir politique, tout est passé au crible dialectique de la raison raisonnante.

Le paganisme de la première Rome resta tributaire de cette deuxième manière d’appréhender le monde. Les rites suffisaient aux Dieux. Leur stricte observance permettait de les tenir éloignés de sa liberté de conscience. Deux augures ne pouvaient se regarder sans se pouffer de rire. Le soir après boire dans les campements de légion l’on affirmait bien que dans les anciens temps Castor, Pollux et Mars étaient descendus, en chair et en os, dans d’obscures batailles, dont plus personne ne se souvenait du nom, redresser la déroute de bataillons romains en déshérence, mais il n’était pas nécessaire de croire en la verbeuse vérité de ce manège enchanté.

Alors pourquoi à ce paganisme triomphant de libre-penseurs se substitua-t-il dès le troisième siècle ce mysticisme païen de mauvais aloi ? Il existe une réponse traditionnelle à cette question, que très souvent l’on pose sous une forme moins virulente que la nôtre. L’on accuse l’air du temps, la mode des religions orientalisantes à laquelle le paganisme avait dû de gré ou de force s’adapter. L’explication paraît si courte que l’on ajoute que l’institution impériale en limitant les ambitions politiques des uns et des autres les avait forcés à chercher des dérivatifs de moindre qualité : puisque l’on ne pouvait plus espérer devenir consul l’on se lançait dans d’abstruses recherches religieuses. Au relativisme politique l’on préférait l’absolu intérieur de sa conscience.

L’inquiétude est mauvaise conseillère. La pression barbare sur les frontières dés les débuts du règne de Marc Aurèle aurait paniqué les esprits. Puisque les Légions n’étaient plus invincibles et n’assuraient plus la paix des Dieux et de l’âme l’on s’est raccroché à la première bouée de survie spirituelle qui passait à portée de main. Un peu comme les passagers du Titanic qui faute de chaloupes se sont regroupés afin de chanter «Plus près de Toi mon Dieu…» !

Il y a sûrement en ces arguments du vrai, du beau et du juste, pour parler comme Platon. Mais soyons un peu comme les cyniques, appelons un chien un chien, et mordons à l’endroit où ça fait mal. Pour filer la métaphore animalière nous expliquerons qu’en l’absence de grives l’on se contente de merles. Le premier paganisme, des origines à Marc Aurèle, est un paganisme politique. Tout comme toute politique il ne peut s’exercer que s’il est au pouvoir, ou dans une dialectique de conquête du pouvoir. Lorsque Constantin désigne le christianisme comme l’unique religion de l’Etat Romain la ligne de front principale du paganisme s’effondre.

Il ne s’effondre pas sous les coups du boutoir constantinien. Mais de l’intérieur, sur lui-même. L’institution impériale s’est coupée des grandes masses. Lorsque l’on pense à la ferveur populaire qui entoura Néron et à l’indifférence polie qui prévalut à la mort de Marc Aurèle non seulement l’on pressent la distance intersidérale qui éloigne sur un plan strictement métaphysique le statut du Sage de celui de l’Artiste mais l’on comprend comment le principat s’est coupé de ses racines républicaines et se trouve tout près de s’offrir à un détournement monarchique théocratique.

Un Aurélien, un Dioclétien auront vu le danger chrétien. Ils essaieront d’y parer. Mais ni le renouveau théologique Sol Invictien du premier, ni l’instauration de la Tétrarchie du second ne parviendront à infléchir la trajectoire catastrophique. La décision de Constantin n’entérine qu’un état de fait : le paganisme politique a perdu la bataille politique. Autant dire qu’il ne reste plus rien de ses éléments essentiels.

Par la force des choses la deuxième ligne de repli du paganisme se constituera sur ses aspects les moins constitutifs. Le visage religieux du second paganisme néo-platonicien porte en sa nature même la définition de sa défaite. Il n’est plus qu’un combat d’arrière-garde car il est caractérisé et par son propre renoncement à sa propre dimension ontologique et par son acceptation de continuer la lutte sur le terrain choisi et imposé par un ennemi implacable.

Toutefois il faut reconnaître que les néo-platoniciens ne rendirent jamais les armes, et si le combat cessa ce fut bien faute de combattants. Et même une fois qu’ils furent morts et enterrés l’Eglise n’en fut pas quitte pour autant. D’abord durant des siècles se multiplièrent de nombreuses sectes gnostiques qui de l’intérieur même du christianisme entretinrent toute une confuse mystique néo-platonicienne qui n’osa jamais avouer son nom. Mais cela n’était rien par rapport à ce que par ironie nous nommerons le réveil de l’an mille. Car la renaissance païenne européenne autour de Marcile Ficin quelque mille années après la mort de Julien s’opéra sous la forme même de sa disparition, celle du néo-platonisme. Comme ces scorpions que l’on a congelés et qui une fois réveillés repartent de l’avant à l’endroit exact de leur vie arrêtée.

Julien occupe une place de choix dans cette Réaction Païenne. Par un miracle plus apllonien que christique ses écrits nous furent en effet préservés et Pierre Labriolle ne pouvait décemment passer sous silence de tels documents qui s’inscrivent si conformément dans le sujet de son ouvrage. Mais surtout parce que Pierre de Labriolle a une très nette conscience du danger dont la mort de Julien a délivré l’Eglise.

Néo-platonicien dans l’âme à son accession au pouvoir Julien en était revenu, grâce à son expérience politique acquise en deux années de règne, à un paganisme d’esprit impérieux beaucoup plus pragmatique. Au retour de son anabase perse Julien était prêt à casser définitivement, par la force et tous les moyens coercitifs nécessaires, les reins au christianisme et à l’Eglise. Un javelot chrétien a eu raison des derniers martyrs si chers au cœur éploré de notre Pierre très-chrétien de Labriolle.

Nous vivons actuellement les temps d’une nouvelle renaissance païenne. Multiforme et contradictoire. Pour nous, nous nous plaçons dans une continuité historique impérieuse car elle nous paraît la seule qui puisse s’opposer au christo-mothéisme-libéral en cours de déploiement.

André Murcie



LE RENOUVEAU PAÏEN DANS LA PENSEE FRANCAISE. JACQUES MARLAUD.

Préface de JEAN CAU.

LIVRE-CLUB DU LABYRINTHE. 271 p. 1986.

Livre militant. Issu de la Nouvelle Droite et publié par la maison d’édition de la Nouvelle Droite. Livre daté donc en quelque sorte. Ce qui n’enlève rien, ni à sa qualité, ni à son actualité.

L’apparition de la Nouvelle Droite dans les années soixante-dix provoqua un véritable tsunami intellectuel. La certitude établie que la France possédait la droite la plus bête du monde volait subitement en éclats. La gauche n’en crut ni ses yeux ni ses oreilles. Voici que des intellectuels de haut-vol regroupés autour d’Alain de Benoist et de Michel Marmin s’en allaient chasser sur des terres inaccoutumées.

C’est que la Nouvelle Droite commença par un crime de lèse-majesté. C’est une vieille tactique militaire que d’attaquer du côté par où l’on vous attend le moins. Panique à gauche : la Nouvelle Droite osait se revendiquer du théoricien communiste italien Gramsci. Certes il n’était pas question pour ses affiliés de s’inscrire au Parti, ils se contentèrent de faire main-basse sur le concept gramscien, non plus de lutte de classe, mais de lutte de culture.

En termes marxistes disons que la Nouvelle Droite avait compris qu’elle ne verrait son triomphe politique qu’une fois que ses propres idées seraient devenu le fonds commun de l’idéologie dominante. Plus facile à dire qu’à faire, mais au contraire d’Archimède la Nouvelle Droite possédait et son levier et son point d’appui pour soulever le monde !

C’est que la Nouvelle Droite prenait les ouailles habituelles à revers : les gauches révolutionnaires ou réformistes comme les droites traditionnelles ou extrémistes. Alors que l’on s’attendait à une résurgence modernisée de l’alliance du Royaume et de l’Autel, la Nouvelle Droite sortit de sa poche deux joujoux relégués depuis si longtemps au magasin des antiquités que l’on avait fini par croire qu’ils n’avaient jamais existé, l’Empire et le Paganisme.

A gauche, c’était en ces temps où l’on tendait avec componction et gravité la main aux chrétiens de gauche, l’on avait oublié que la Révolution française s’était déroulée à l’ombre exemplaire de la République Romaine et de la tutélaire société des Egaux spartiate. L’on s’étrangla de fureur devant ces trouble-fête qui investissaient le champ si symbolique de Mars que l’on avait laissé en friches depuis si longtemps. La bobonne vieille droite réactionnaire et catholique s’estima poignardée dans le dos par de dangereux extrémistes. De tous côtés l’on s’activa dare-dare à dresser autour des troublions un périmètre de concentration et de sécurité des plus efficaces…

Les années ont passé. Le monde a changé. La Nouvelle Droite n’a jamais su ou pu concrétiser son démarrage foudroyant. Les causes de son échec à court terme demanderaient de longues explications qui ne sont pas du ressort de ce modeste article. Mais une chose est sûre et indéniable : si l’on peut parler aujourd’hui, même dans ce que ce terme présente d’artificialité et de superficialité, d’un renouveau païen en Europe et en France, force est de reconnaître que la Nouvelle Droite est en grande partie responsable de l’émergence de cette vaste mouvance.

Dans Le Renouveau Païen dans la Pensée Française Jacques Marlaud, tout en partageant notre point de vue sur l’opérativité de la Nouvelle Droite quant à l’éclosion de cette nouvelle sensibilité, s’essaie à reconstituer la généalogie philosophique et littéraire de ce phénomène de renaissance païenne.

Une chose est sûre : nous ne procédons pas du même cheminement. Pour nous, nous sortons tout droit de l’héritage impérieux. Tout petit nous y sommes tombés dedans. Comme beaucoup, par les canaux de liaison à notre portée immédiate : les livres. Nous n’avons eu qu’à tendre la main et à saisir sur l’étagère les Discours de Cicéron ou l’Anabase de Xénophon. Nous ne nions pas qu’il nous a fallu beaucoup de temps pour relier tout ce qui nous fut donné épars, dans le désordre chaotique de sa mise à mort, mais enfin, les Dieux étaient-là, et relever les autels renversés n’était pas une tâche insurmontable. D’autant plus que nous avions des prédécesseurs, un Byron, un Heredia, un du Bellay, nous avaient déjà dégagé le chemin. Les Dieux et les Poëtes partagent les mêmes rituels de foudre.

Jacques Marlaud ne remonte pas plus loin. Il placera sa première borne bien plus près, chez Montaigne. Mais son paganisme théorique est surtout et avant tout le résultat d’une démarche intellectuelle précise qui s’imposera à lui comme le résultat tactique d’une réflexion métapolitique poussée jusqu’au bout de ses principes.

En homme de droite Jacques Marlaud possède son chiffon rouge, sa hantise, son fantôme : le marxisme. Eradiquez la philosophie marxiste et le communisme s’effondrera. En fait c’est le contraire qui est arrivé, mais ceci est une autre histoire ! Et qu’est-ce que le marxisme si ce n’est une resucée laïque du christianisme ? Ensuite il suffit d’un peu de logique et de quelques connaissances historiques. Non l’athéisme ne fut pas l’ennemi du christianisme ! Les chrétiens étaient d’ailleurs accusés d’athéisme par l’administration romaine ! L’adversaire du monothéisme chrétien fut et restera le paganisme européen !

Beaucoup s’étonneront de cette hargne principielle contre le christianisme. Quelle idée baroque que d’aller tirer de leur sommeil de plomb les anciens Dieux ! Juste au moment où l’Eglise perdait ses brebis à foison ! Plus grand monde à la messe du dimanche, et de toutes les façons y aurait-il eu foule qu’il n’y avait pratiquement plus de curés pour distribuer le pain bénit de la rédemption !

Avec le recul l’on s’aperçoit que le cadavre est encore agité de tressaillements indésirables. Ayons l’œil, les romains se sont fait avoir avant nous : ils n’avaient pas prévu le coup de la résurrection. Ne dédaignons pas les secours des Dieux antiques. Ils ont perdu une bataille, mais pas la guerre. Mais revenons à Jacques Marlaud.

Certes le christianisme a du plomb dans l’aile nous assure-t-il mais l’essentiel de son message s’est sécularisé et imprègne si bien les consciences que la plupart des individus, de manière plus ou moins volontariste ou inconsciente, suivent et propagent des valeurs chrétiennes.

Jacques Marlaud en inventorie les principales. Ainsi à l’idée de fraternité christique s’est substituée la notion d’égalité des êtres humains. De la Déclaration des Droits de l’Homme aux utopies anarchistes les plus radicales ce principe d’arasement métaphysique de toutes les différences a été décliné jusqu’à plus soif dans nos sociétés modernes. Alors que la société païenne instaurait le règne hiérarchique des puissances institutionnelles le christianisme a perverti et brouillé les cartes de la reconnaissance sociale. Privées de leurs ossatures rituelles les organisations castiques se sont effritées de l’intérieur gagnées par le vertige grégaire du plus grand nombre à se réconforter en la croyance mutuelle de leur stricte identité égalitaire.

Nous n’avons rien à redire à cette analyse de Jacques Marlaud si ce n’est qu’il ne nous semble pas avoir intégré à son raisonnement l’aspect dialectique des processus évoqués. Ce n’est pas de la faute du christianisme s’il a eu raison du paganisme. C’est le paganisme qui s’est d’abord effondré de l’intérieur, de lui-même et selon sa propre idéologie, et qui n’a ensuite subsisté qu’en tant qu’arbre mort, debout certes encore, mais qui ne se doute pas que le prochain vent automnal le boutera à terre.

Lorsque les ilotes s’emparent du pouvoir, les maître n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes de leurs propres faiblesses. Ils en portent l’entière responsabilité. Rien ne sert de gémir. Ni de pleurnicher. Souvent nous assénons des décisions dont nous n’avons pas étudié les plus lointaines conséquences. L’appât du gain et du pouvoir a obnubilé les élites païennes des deux premiers siècles de la Rome Antique. Devant l’immense concentration de richesses opérées il ne restait plus aux larges masses populaires que leurs deux yeux pour pleurer. Le Christ a donné une raison de vivre à leurs larmes.

Ce ne sont pas les chrétiens qui ont tué l’Imperium, c’est l’Imperium qui a couvé les lentes du christianisme. Comme l’oiseau qui s’en va réchauffer l’œuf du serpent et se fait dévorer le jour de l’éclosion. Le pire c’est qu’un phénomène de cette importance est difficile à analyser par ceux qui assistent à son déploiement. Il arrive un moment où les contradictions se démultiplient : l’unité de tous ceux qui ont objectivement raison de se liguer contre ce nouvel état de fait en train de poindre, se lézarde. Les rencontres individuelles, le goût de la nouveauté, l’envie de se démarquer de ses pairs, un ressentiment quelconque, et mille et un arbrisseaux, examinés un par un, vous voilent la forêt qu’ils sont en train de devenir.

Le christianisme aurait perverti notre sensibilité. Nous n’en doutons pas. En serions-nous pour autant la proie des valeurs spécifiquement féminines : pacifisme, économisme, sentimentalisme ? Certainement, à condition de ne pas oublier que la femme est une construction culturelle hominienne au même titre que le personnage souvent falot et ridicule du mari. Et en ce sens les valeurs que Jaques Marlaud lui prête sont tout autant celles de l’homme. C’est que l’homme et la femme, artefact biblique et sociétal, sont aussi semblables que le mâle et la femelle sont authentiquement dissemblables.

Nous sommes soumis aux desiderata d’une idéologie émolliente et avilissante. Inutile d’en rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Le plus court chemin est souvent celui du renoncement à être soi-même. Désigner un fautif c’est déjà vouloir lui ressembler. Reconnaissons nos faiblesses et nos lâchetés. A plus amer que la gamète diabéique de notre miroir se doit notre sang.

Le paganisme de Jacques Marlaud est essentiellement idéologique. Le nôtre absolument politique. Et pour cela beaucoup plus proche de son essence. Car toute idéologie est, de par sa nature explicative même, rattaché de très près comme de très loin à la monothéique notion de vérité. Jacques Marlaud a négligé l’aspect de jeu sophistique qui est à la base de tout discours païen. Ce qui suit est un peu malhonnête de notre part car nous nous jouons d’un anachronisme qu’en 1986 notre auteur était dans l’impossibilité naturelle d’observer : depuis quelques années la Nouvelle Droite use d’une moindre virulence quant à son positionnement pro-païen. Toute idéologie est versatile car le critère de vérité doit s’adapter à toutes les oscillations de l’adaptation pragmatique de l’Unité conceptuelle intangible confrontée à la Multiplicité mouvante du réel, du désir et de la volonté.

Il n’est pas étonnant que les premiers auteurs considérables étudiés en ce volume soient, tout de suite après Montherlant, Gripari, Pauwels et Jean Cau. Un chapitre en entier leur est chaque fois consacré. Nous aurions commencé pour notre part par quelques pages sur Homère et Virgile, Empédocle et Lucain. Simple différence de perspective.

Reste que les pages sur Montherlant sont superbes et que ce livre de Jacques Marlaud est une des meilleures études de cette étendue que nous ayons lue sur les origines du renouveau païen de la pensée française.

André Murcie